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Droits voisins et souveraineté numérique : le bras de fer entre médias et Big Tech

L’Autorité de la concurrence vient une nouvelle fois de sanctionner Google, lui infligeant une amende de 250 millions d’euros pour non-respect de ses engagements sur les droits voisins. Cette décision soulève des questions cruciales sur l’avenir des médias, la souveraineté numérique et la relation entre les plateformes et les éditeurs de presse.

Un paysage médiatique en mutation

L’époque où l’information se consommait majoritairement via la presse papier est révolue. Aujourd’hui, les lecteurs se tournent massivement vers le numérique, non pas nécessairement en consultant les sites des journaux eux-mêmes, mais via les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Ces plateformes jouent un rôle central dans la diffusion des contenus, captant une part importante des revenus publicitaires et bénéficiant de subventions qui, paradoxalement, ne profitent pas directement aux médias producteurs d’information.

Or, cette dépendance croissante aux plateformes n’est pas sans risque. Leur position dominante leur confère un pouvoir considérable, y compris celui de contrôler la visibilité des médias selon des critères opaques. En théorie, elles pourraient privilégier certains courants de pensée au détriment d’autres, créant ainsi un déséquilibre dans l’accès à l’information. Cette concentration du pouvoir inquiète et pose un véritable enjeu démocratique.

"Les plateformes contrôlent la visibilité des médias selon des critères opaques, ce qui pose un enjeu démocratique majeur."

L’injonction paradoxale des États

Face à cette situation, les gouvernements tentent de rétablir un équilibre. L’amende infligée à Google s’inscrit dans une série de décisions visant à contraindre la firme à rémunérer les médias pour l’utilisation de leurs contenus. Pourtant, cette démarche soulève un paradoxe : si Google est désormais tenu de rémunérer les éditeurs, il lui est en revanche interdit d’évaluer précisément ce que ces contenus lui rapportent. Un tribunal a même refusé à Google le droit de réaliser une enquête sur ce sujet, tandis qu’en Australie, des menaces ont été brandies lorsque l’entreprise a envisagé de suspendre ce service.

Autrement dit, les États obligent ces plateformes à proposer un produit – l’agrégation et la diffusion d’articles de presse – tout en imposant une rémunération forcée pour ce service. Cette approche réglementaire pose une question fondamentale : les plateformes doivent-elles être tenues responsables du modèle économique déclinant des médias traditionnels ?

L’urgence d’une éducation numérique

Plus largement, ces tensions révèlent un enjeu encore plus profond : la méconnaissance des technologies par une partie des décideurs et du public. L’impact des géants du numérique sur les sociétés modernes est immense, qu’il s’agisse d’information, d’éducation ou même de processus électoraux.

Les récents débats sur l’influence des réseaux sociaux lors du Brexit ou de l’élection de Donald Trump en 2016, avec des affaires comme Cambridge Analytica, ont démontré que ces outils peuvent influer sur le cours de l’histoire. Plutôt que d’adopter des mesures coercitives contre les plateformes, ne serait-il pas plus pertinent de renforcer l’éducation aux nouvelles technologies ?

En l’absence d’une compréhension approfondie de ces enjeux, les États risquent de basculer vers une forme de régulation autoritaire, voire de censure. Une récente invalidation électorale dans un pays européen sous prétexte que les électeurs auraient été « influencés par les réseaux sociaux » illustre cette dérive inquiétante. Plutôt que d’instruire les citoyens sur ces outils, certains gouvernements choisissent de restreindre l’accès à l’information et au débat numérique.

Un tournant décisif pour la souveraineté numérique

L’Europe semble s’engager dans une voie de régulation stricte, à rebours de l’approche plus libérale des États-Unis, où l’innovation et la liberté d’expression restent des principes fondateurs. Pourtant, une souveraineté numérique solide ne peut être bâtie uniquement sur des sanctions ou des contraintes imposées aux plateformes. Elle nécessite une compréhension fine des dynamiques technologiques et une politique équilibrée qui protège à la fois les médias, les citoyens et la libre circulation de l’information.

L’avenir de l’information dépendra de notre capacité à concilier innovation technologique et indépendance médiatique. Sans cela, nous risquons de voir les États intervenir de plus en plus lourdement dans la régulation du numérique, avec des conséquences incertaines pour nos libertés.